Beckett : écrire en français pour défaire ses habitudes

Pourquoi Beckett choisit-il d'écrire en français ? Son bilinguisme invite à comparer les textes sans confondre phrases simples et lecture facile.

LexicAIze6 min

Deux comédiens dans En attendant Godot au Festival d'Avignon en 1978
Fernand Michaud · Wikimedia Commons (CC0)

Beckett choisit d'écrire en français pour travailler autrement sa langue, pas pour donner des vacances à son lecteur. Voilà ce qui rend son cas utile quand on apprend une langue étrangère : disposer de moins d'automatismes peut obliger à regarder chaque mot. Cela ne transforme ni le français en langue naturellement dépouillée, ni En attendant Godot en manuel pour débutants.

Un Irlandais écrit en français, puis reprend son travail en anglais. La question habituelle, « quelle version est la vraie ? », devient moins confortable. Tant mieux. Elle nous oblige à séparer trois choses qu'on mélange volontiers : la langue maternelle de l'auteur, la langue de composition du texte et les choix de sa traduction.

Beckett, écrire en français sans renoncer à l'anglais

La notice de la Fondation Nobel rappelle que Samuel Beckett écrivait dans les deux langues et traduisait lui-même ses œuvres. Il avait enseigné le français et s'était établi durablement à Paris en 1938. Son français d'écrivain ne sort donc pas d'une méthode express achetée un jeudi soir.

Cette chronologie compte. Changer de langue quand on possède déjà une pratique littéraire et une connaissance solide de cette langue n'est pas la même opération que rédiger ses premières phrases d'apprenant. On peut retenir de Beckett une attention aux mots sans prendre son parcours pour une recette reproductible en quelques mois.

En attendant Godot fournit un repère précis. Les Éditions de Minuit indiquent que la pièce fut écrite en français entre 1948 et 1949, publiée en 1952 et créée à Paris le 5 janvier 1953. Pour ce texte-là, le français est une langue de composition, même si l'auteur est irlandais. Lire sa version française n'est pas lire une traduction française d'un original anglais caché derrière elle.

Ce constat ne distribue aucun brevet de supériorité. Il aide simplement à choisir une édition en sachant ce qu'on ouvre. Pour un lecteur francophone qui apprend l'anglais, la version anglaise peut devenir un second texte à observer, plutôt qu'un corrigé qui réglerait toutes les difficultés du premier.

Portrait en couleur de Samuel Beckett photographié par Roger Pic
Samuel Beckett, photographié par Roger Pic. Une œuvre écrite entre le français et l'anglais.Roger Pic · Wikimedia Commons (Public domain)

Une phrase courte peut laisser beaucoup de travail

La formule selon laquelle Beckett cherchait à écrire « sans style » en français circule facilement. Elle devient trompeuse dès qu'on l'entend comme « sans travail » ou « sans effets ». Une phrase sobre produit encore un rythme, une attente, une façon d'adresser la parole. Le dépouillement est lui aussi une décision.

On peut examiner un petit passage sans transformer une œuvre protégée en réserve d'extraits. Dans sa lettre à Michel Polac de janvier 1952, reproduite sur la fiche d'En attendant Godot chez son éditeur, Beckett écrit :

Je ne sais pas qui est Godot.

Samuel Beckett, Lettre à Michel Polac, janvier 1952

Huit mots. Le vocabulaire ne demande pas une expédition. Pourtant, la petite proposition introduite par qui reste décisive : elle porte sur l'identité de Godot. La négation porte sur le savoir du locuteur. La phrase n'affirme pas que Godot n'existe pas, ni que personne ne pourrait savoir qui il est.

Cette distinction paraît minuscule. Elle suffit à empêcher une lecture de courir plus vite que le texte.

Pour qui apprend le français, il faut aussi entendre ne... pas comme un ensemble, sans attribuer un sens isolé à chaque morceau. Pour un francophone, l'exercice inverse consiste à repérer ce qui semble si naturel qu'on ne le voit plus : une négation, une subordonnée, une limite posée au savoir. La simplicité du lexique ne mesure pas la simplicité de l'interprétation.

Ce passage appartient à une lettre, pas au dialogue de la pièce. Il éclaire une manière de lire ; il ne prouve pas à lui seul une théorie complète du théâtre de Beckett.

Comparer deux versions sans chercher le bon élève

Les travaux présentés au symposium de l'université de Reading sur Comment c'est / How It Is soulignent l'intérêt de lire ensemble les textes français et anglais, chacun avec son intégrité. C'est une invitation féconde : la seconde version n'est pas seulement un dispositif de secours pour quand la première résiste.

Pour comparer, prends un passage bref dans deux éditions auxquelles tu as légalement accès. Cherche un phénomène, un seul. La négation reste-t-elle au même endroit ? Une répétition est-elle maintenue ? Le sujet est-il aussi visible dans les deux phrases ? Ce choix donne une raison de relire, alors que regarder deux pages entières côte à côte peut n'aboutir qu'à choisir la plus confortable.

Note ensuite ce qui change pour toi : une hésitation plus nette, un rythme plus sec, une adresse plus directe. Distingue cette réaction de ce que tu peux constater dans les mots. « Il y a un pronom de plus » est vérifiable. « L'anglais est plus direct » est une généralisation beaucoup plus vaste, qu'un passage ne peut pas porter.

Le danger serait de faire de Beckett une expérience scientifique sur les langues. Ce sont des textes travaillés par un auteur, avec leurs choix particuliers. Ils ne démontrent pas que les francophones pensent d'une façon et les anglophones d'une autre.

Si tu cherches d'abord une pratique quotidienne moins exigeante, nos trois pistes de livres anglais pour un débutant adulte proposent d'autres portes d'entrée. Beckett convient mieux à une séance courte de comparaison qu'à l'obligation de finir coûte que coûte un premier livre étranger.

Ce qu'on peut emprunter à Beckett dès la prochaine page

Une contrainte utile doit être assez petite pour rester praticable. Après un paragraphe dans la langue que tu apprends, reformule son idée principale avec les mots dont tu disposes déjà. Tu constateras peut-être qu'un connecteur manque, qu'une action reste floue ou que tu as compris l'atmosphère sans comprendre qui fait quoi.

Ce manque est une information. Pas une faute de caractère.

Retourne alors au texte et vérifie un point précis. Si une expression te bloque, consulte-la dans sa phrase ; si la difficulté vient de l'enchaînement, relis les deux phrases ensemble. Le dictionnaire contextuel pendant la lecture d'un EPUB répond à un besoin différent de celui d'une traduction complète à emporter : ici, on cherche à revenir au passage qu'on est en train de lire.

La reformulation ne remplace ni une correction extérieure pour écrire juste, ni l'écoute et la conversation pour travailler l'oral. Et rien n'oblige à admirer un texte qui te laisse froid. Une langue étrangère ne rend pas chaque livre obligatoire sous prétexte qu'il est court.

Ce que Beckett aide à retirer, c'est plutôt l'idée qu'on possède une phrase dès qu'on en reconnaît tous les mots. Garde une ligne dont le sens semble évident. Relis-la en demandant ce qu'elle affirme exactement. Le dictionnaire restera peut-être fermé. La lecture, elle, aura recommencé.

LexicAIze permet de consulter un mot dans son contexte et de lire l'original avec sa traduction. Essaie un court passage, puis reviens à sa phrase.

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